Illustration de @vichat_ sur Instagram : Un un mètre de couturière dessine le logo YouTube
Credits image : Victor (@vichat_)
Progress

Étude 01 : Comment mesurer l'influence de YouTube sur le paysage politique ?

À la télé et à la radio, le temps de parole des candidats et candidates est contrôlé pour s'assurer que toutes les idées sont représentées. Or, aujourd'hui, une grande part du débat a lieu sur Internet. C'est ce qu'on a voulu mesurer.

Depuis plus de 20 ans, Internet révolutionne notre rapport au monde. Nous l’avons d’abord utilisé pour partager ou chercher des informations, maintenant c’est Internet qui nous sollicite, via des notifications, pour nous proposer des informations susceptibles de nous intéresser. Ainsi, en 2018, plus de 75 % des français et françaises vont régulièrement sur le web pour s’informer ou se divertir, contre 41 % en 2000. En 2018, toujours, 25 % de la population déclare passer plus de 21h par semaine sur Internet (source). C’est plus qu’un emploi à mi-temps...

Ce bouleversement technologique a eu un impact direct sur nos pratiques culturelles. Selon une étude du ministère de la culture publiée en 2020 (source), 15 % de la population n’utiliserait plus la télévision ni la radio pour s’informer ou se divertir, mais préférerait le web. Cette catégorie de personnes est plutôt jeune (moins de 39 ans), et croit remarquablement depuis 10 ans (+1400%).
L’explosion du web 2.0 – et des plateformes sociales associées – a transformé l’internaute en producteur, conscient ou non, de données : chaque page qu’il ou elle consulte, chaque compte qu’il ou elle se crée, chaque commentaire qu’il ou elle rédige, laisse une trace. Cette trace permet aux entreprises qui exploitent ces données de produire un profil. Grâce à ces profils, les professionnel·les de la communication peuvent dorénavant cibler précisément des catégories de personnes auxquelles diffuser leur message. L’exemple courant est celui de la publicité personnalisée sur les sites que vous visitez. Que vous cliquiez ou non sur ladite publicité, l’information est enregistrée comme une réaction produite par le contenu qui vous a été proposé. Ces techniques, qui sont l’essence du « marketing digital », ont aussi été utilisées avec succès par des mouvements politiques dans le cadre d’élections dans des pays voisins (États-Unis, Brésil, Italie, Angleterre, etc.) (source). Une campagne politique, c’est beaucoup de communication ; et la communication la plus "efficace" est numérique, puisque c’est une communication ciblée qui produit automatiquement des retours chiffrés.

Alors que la télévision et la radio sont régulées par une autorité nationale, l'ARCOM (le CSA qui a fusionné avec Hadopi), les plateformes web américaines échappent à ce cadre légal. Quels risques les géants privés du web font-ils  peser  sur les principes démocratiques de pluralité, d’équité et d’égalité des opinions politiques en période de Présidentielle ? Comment une plateforme américaine, non soumise à la réglementation nationale, risque-t-elle d'influencer le débat public ? C'est à ces questions que nous tenterons de répondre au fil de notre première saison.

Périmètre de l’étude

Pour cette étude nous avons choisi de nous intéresser à la plateforme YouTube pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, YouTube est, en France comme dans le monde, le deuxième site le plus visité du web après Google (source).

En France, en 2019, 77% des 18 ans et plus sont des consommateurs réguliers des contenus de la plateforme. Ils et elles passent en moyenne 21 minutes par jour (source).

Par ailleurs, depuis la mise en place de la fonctionnalité de lecture automatique, YouTube permet un usage qui se rapproche de plus en plus de celui d’un média de flux.

Afin de comparer l’impact de YouTube à des indicateurs courants en période d’élection, nous étudierons en première partie, le rapport entre le temps de paroles des candidat·es sur les médias traditionnels (télévision et radio) au temps cumulé des vidéos que ces mêmes candidat·es postent sur leur chaîne YouTube officielle. Les données relatives à la télévision et à la radio sont issues des rapports mensuels publiés sur le site de l'ARCOM, ici.

Les données relatives à YouTube ont été collectées sur les chaînes officielles des candidat·es qui en ont une. La liste des candidat·es considéré·es est celle des candidat·es déclaré·es début décembre 2021, à laquelle nous avons ajouté la chaîne officielle d'Emmanuel Macron, même si le Président n'était alors pas candidat. Vous trouverez la liste complète des chaînes et des personnalités considérées, ici.

Nous comparerons donc le temps de paroles déclaré par l'ARCOM au temps cumulé des vidéos postées sur YouTube.

N.B : Les données de YouTube considérées sont celles des chaînes officielles des candidats, et non celles des partis politiques, des initiatives collectives ou des médias d’information qui pourraient y faire référence.  Les données de YouTube sur les chaînes considérées ont été recueillies le 4/2/2022.

Volume de données concerné et audience impactée

Dans ses rapports publiés mensuellement, l'ARCOM distingue trois types de médias :

  • les chaînes de télévision dites « généralistes »
  • les chaînes de télévision dites « d’information en continue »
  • la radio

Nous conserverons donc cette distinction pour évaluer le temps de parole cumulé des candidat·es à la Présidentielle référencé·es.

N.B : Le « temps de parole » est à distinguer du « temps d’antenne ».

  • Le temps de parole est le temps où un candidat s’exprime sur un média.
  • Le temps d’antenne est le temps où l’on parle du candidat (cela peut-être un soutien ou un journaliste qui l’évoque, par exemple)

1. Temps d'expression cumulé des candidat·es à la Présidentielle, par media, entre octobre 2021 et décembre 2021

En termes de volume d'information politique diffusée par les candidat·es, YouTube est le deuxième média, juste après les chaînes d'information en continue.

En trois mois, 11 300 minutes de vidéos y ont été postées par les candidat·es à la Présidentielle. Cela représente 188 heures de vidéos, soit plus d'une semaine non stop, 24h/24h. Un quart de mois. C'est 30% de plus que le temps de parole accordé à ces mêmes candidats à la radio.

Ainsi, la quantité d'information politique publiée sur la plateforme de streaming américaine mérite qu'on s'y intéresse. Mais pour avoir une idée plus précise de l'impact des contenus web concernés, étudions l'audience moyenne des cinq vidéos les plus populaires par mois, et comparons-la à des audiences moyennes de diverses émissions de télévision.

2. Audience YouTube Vs. Audience TV

Une audience TV correspond à un nombre de personnes qui regardent simultanément un contenu. Sur YouTube, le nombre de vues se construit avec le temps. L’impact est plus diffus, mais il n'en est pas moindre.

Par ailleurs, la performance des vidéos postées sur la plateforme de streaming peut varier de quelques dizaines à plusieurs millions. Pour le graphique ci-après, nous avons choisi de prendre la moyenne des vues des cinq vidéos, de notre dataset, les plus populaires de chaque mois. Ceci nous permettra d'estimer une audience moyenne des contenus les plus performants.

Les lignes droites sont les audiences moyennes de différentes émissions de télévision : "Van Mecanic", sur RMC Découverte,  qui avait une audience moyenne de 278 000 personnes par émission en octobre 2021 ; "Bourdin direct", matinale de BFM TV, qui avait une audience moyenne de 620 000 personnes par émission en octobre 2021 ; Enfin, "Touche Pas a Mon Poste (TPMP)", sur C8, qui a une moyenne d'audience de 1 600 000 personnes  par émission sur l’année 2021 (source : altice france).

Avant septembre 2021, le nombre de vues moyen des cinq vidéos YouTube les plus populaires du mois était compris entre un prime time sur RMC Découverte et un "Bourdin Direct", oscillant entre 736 184 vues en juillet et 210 948 vues en août. Depuis, l'audience moyenne des vidéos les plus populaires sur les chaînes YouTube des candidat·e·s approche ou dépasse la moyenne d'une émission de Cyril Hanouna, allant jusqu’à 1 890 000 vues moyennes pour les cinq vidéos considérées en septembre 2021. En décembre 2021, les cinq vidéos les plus populaires sur YouTube, postées par des candidat·es à la Présidentielle sur leur chaîne officielle,  comptabilisent plus de 7,8 millions de vues. Un volume qui représente plus de 10% de la population française.

Conclusion

En ne considérant que les publications sur les chaînes officielles des candidats et candidates à la Présidentielle, l'audience mensuelle de la plateforme est au moins équivalente à l'audience moyenne de programmes télévisés populaires. Ces volumes seraient immensément plus grands si nous devions compter la représentation de candidat·es dans des vidéos tierces, que ce soit celles de partenaires ou de YouTubeurs. Citons, par exemple, l'intervention du Président Emmanuel Macron chez Carlito et Mac Fly, qui totalise plus de 16 millions de vues sur la plateforme, mais qui fut postée sur la chaîne des deux Youtubeurs (pour rappel).

Comme précisé en introduction, 15% de la population française est quotidiennement, et presque exclusivement, exposée aux contenus web. C'est une population plutôt jeune, donc dont l'orientation politique influera longtemps sur les élections à venir. Dans notre prochaine étude nous tâcherons donc d'analyser les représentations majoritaires sur la plateforme, pour estimer dans quel sens YouTube polarise les sondages.